« Parlons sol entre agriculteurs »
Récit d’une rencontre au sein d’un gaa
Nous sommes en 2022, la Wallonie décide de mettre un coup d’accélérateur sur l’agroécologie. Une vingtaine de GAA (Groupements d’Agriculteurs en Agroécologie) voient alors le jour. Au sein de ces groupements, les acteurs principaux sont agriculteurs. Ensemble, avec des animateurs de terrain, ils tâtonnent, échangent, comptent, observent et partagent leurs expériences pour toujours évoluer, s’adapter… Récit d’une rencontre au sein d’un de ces GAA.
Anne-Laure Michiels



C’est à Marilles, un village non loin de Jodoigne dans l’est du Brabant wallon, que nous retrouvons Frédérique Hupin à la Ferme de la Dîme en compagnie de Françoise Schepers, la maîtresse des lieux. La première est l’animatrice du GAA HORJ – PBW, entendez le Groupement d’Agriculteurs en Agroécologie regroupant les villages d’Hélécine, Orp, Ramilies et Jodoigne en Province de Brabant wallon, la seconde est agricultrice et fait partie du dénommé groupement. Le groupe est co-animé par Pierre Noël, du Centre provincial de l’agriculture et de la ruralité de la Province du Brabant wallon, qui s’est jointe au projet sans hésitation. Avec une vingtaine d’autres agriculteurs de la région, qui ont également accueilli quelques collègues plus délocalisés, nos interlocutrices observent les sols et en discutent. Parmi les agriculteurs du groupe, les profils sont divers et variés : l’on retrouve des exploitations de polycultures mais aussi des exploitations de polycultures et élevage, et même du bio. Première étape des observations pour Frédérique et les agriculteurs, les vers de terre.
Opération vers de terre
« L’idée c’était de créer une action qui nous permette d’avoir de quoi échanger entre nous sur les sols des agriculteurs. C’est comme ça que nous en sommes venus à faire des échantillons de sol pour compter les vers de terre. Nous avons fait 6 échantillons pour une parcelle chez chacun des agriculteurs du groupe qui souhaitait participer » commence Frédérique. « Ensuite, nous avons fait des graphes à partir de nos observations puis on s’est retrouvé en groupe pour en discuter. Nous avions des parcelles de tous types dans les échantillons. Les observations ont vite convergé vers une conclusion : les parcelles où l’on comptait le plus de vers de terre étaient celles qui appartenaient aux fermes qui élevaient des animaux, suivies par les parcelles qui avaient été implantées de couverts végétaux. Les effluents d’élevage et les couverts sont de la nourriture pour les vers de terre » explique Frédérique Hupin. Preuve en est, s’il fallait encore le démontrer, de l’importance et de la complémentarité de l’élevage avec les cultures pour fertiliser les sols avec moins d’intrants d’origine chimique. « Le comptage de vers de terre est une mesure assez nouvelle dans l’observation de la santé du sol. Pour ça, on s’est appuyé sur l’expertise de la France notamment. L’objectif de cette action n’était pas d’établir de vraies statistiques mais plutôt de stimuler la discussion entre les agriculteurs, notamment sur leurs pratiques. Et ça fonctionne super bien, les échanges sont toujours très vivants et constructifs ! » conclut l’animatrice du groupe.
Frédérique Hupin, qui êtes-vous ?
« Je suis ingénieure agronome de formation. Depuis maintenant 10 ans, je me suis lancée en tant qu’indépendante dans le conseil aux agriculteurs. Je suis peut-être un extra-terrestre. [rires] Je travaille beaucoup sur l’agriculture de conservation des sols et l’agroécologie. L’innovation me passionne. Pour moi, l’innovation ce n’est pas spécialement tout l’aspect digital mais plutôt comprendre la nature et ce qu’elle peut faire gratuitement pour nous. En comprenant la science et l’agronomie, on gagne du temps, de l’argent et c’est bénéfique pour notre environnement. Tout le monde est gagnant » lance d’emblée Frédérique, dont l’enthousiasme pour son sujet ne connaît pas de frontière. Notre interlocutrice du jour et animatrice du GAA est une véritable passionnée : « Pour moi, accompagner les agriculteurs, c’est pousser la porte des fermes pour échanger ensemble et provoquer la réflexion par la discussion et l’observation de leur outil de travail, le sol. J’adore ça ! »
Opération slake test
« Pour avoir d’autres observations, on a mis en place une deuxième action avec le GAA cette année. Nous avons réalisé des slake tests. Cela consiste à voir comment une motte de terre réagit au contact de l’eau. Cette technique permet d’observer la structure du sol, sa porosité, à quel point elle va s’éroder. Nous sommes allés faire des échantillons chez les agriculteurs du groupe et avons réalisé les tests durant le Festival de l’Agroécologie et de l’Agriculture de Conservation de Greenotec. Les agriculteurs du groupe ont pu voir la réaction de leur motte de terre. Certaines ont très bien tenu, d’autres pas du tout. On allait un peu dans l’inconnu avec ces tests mais au moins, cela a à nouveau stimulé beaucoup de discussions au sein du groupe et l’envie de tester de nouvelles techniques de travail du sol » se réjouit Frédérique Hupin. L’entièreté des tests n’a cependant pas pu être réalisée durant le Festival, faute de temps. Les mottes restantes seront testées durant la Foire de Libramont, les vendredi et samedi, sur le stand du CRA-W, autre partenaire du projet. Avis aux curieux…
« Tout est dans l’observation et l’adaptation »
Françoise Schepers est agricultrice à la Ferme de la Dîme à Marilles. Aussitôt le contact pris avec Frédérique Hupin à propos du GAA, aussitôt Françoise l’a intégré. Arrivée à la tête de son exploitation par la force des choses suite au décès de son mari, Françoise a toujours eu un pied dans l’agriculture avant d’y mettre les deux. « Ma maman est agricultrice, j’ai toujours donné un coup de main à mon mari. J’ai toujours adoré ça » sourit notre agricultrice. « On fait de la polyculture et de l’élevage de Blanc-Bleu Belge. Le projet présenté par Frédérique m’a tout de suite parlé car je suis passionnée par la qualité du sol. J’essaie de minimiser le travail du sol au maximum. Quand on observe un petit peu, on voit vite l’impact que les machines peuvent avoir sur le sol. J’essaie de limiter aussi l’usage de la charrue, sauf quand elle est nécessaire. Par exemple, l’hiver dernier, impossible sans labourer. Le tout, c’est de toujours s’adapter » raconte Françoise. Et de poursuivre : « ce que j’apprécie énormément dans ce groupe, c’est l’ouverture d’esprit et la bienveillance. Cela nous permet de poser toutes les questions qui nous passent par la tête. On échange sans complexe sur nos pratiques, les essais qu’on fait, les échecs et les succès. On apprend énormément de choses sur nos sols mais on fait aussi la connaissance d’agriculteurs du coin qu’on ne connaissait pas spécialement avant. Cela peut même déboucher sur des collaborations qui arrangent tout le monde. J’ai par exemple pris les tournières d’un agriculteur du groupe qui ne savait pas quoi en faire, pour nourrir les bêtes »
L’agroécologie, un gros mot ?
« C’est toute la difficulté de parler de nouvelles approches de l’agriculture. Pour moi, l’agroécologie c’est au final de l’agronomie. C’est un mix de plein de choses, une boîte à outils. L’agriculture de conservation des sols, c’est aussi de l’agroécologie mais ça inclut le non-labour. Pour moi, la charrue c’est aussi un outil tant qu’on n’en abuse pas, qu’on l’utilise quand c’est nécessaire. Tout n’est qu’une question d’adaptation à notre environnement et notre outil de travail. J’aime beaucoup le mot français, GIEE – groupe d’intérêt environnemental et économique – il est plus fidèle à ce qu’on veut mettre en place » conclut Frédérique Hupin.
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